J’ai rédigé le plaidoyer ci-dessous le 24 avril 2018 dans le cadre de la mise en place des jardins partagés de Fuveau (13).
J’y défends une approche respectueuse des sols vivants, de la biodiversité existante et de l’écosystème présents sur le terrain.
Le terrain sera finalement totalement débrouissaillé, arbres abattus et sol profondément retourné. Ce fut un vrai crève-coeur de voir toutes ces vies et cet écosystème réduits à néant pour un projet dit « écologique ».
Un grand Merci à Jean-Luc Arvieu d’avoir relayé mon plaidoyer sur le site du CIQ Saint-François, dans son article « Les Jardins Partagés » de Fuveau : origine et création.
Bonne lecture !
Ingrid
LE DÉBROUSSAILLEMENT
De ce que j’ai compris, un débroussaillement du terrain est déjà prévu. Est-ce que la zone est soumise à l’Obligation Légale de Débroussaillement (OLD), étant donné qu’il y a une habitation dans un rayon de moins de 50m ou le terrain profite-t-il d’un statut particulier type agricole ? Cependant, débroussailler ne veut pas dire tout raser non plus. Il serait d’ailleurs judicieux, dans le cadre d’une intégration des jardins dans notre environnement méditerranéen et pour une visée éducative, de conserver des spécimens de notre écosystème.
Nous pourrions imaginer des zones naturelles avec des petits panneaux indicateurs (nom, rôle/utilité dans l’écosystème) des espèces pour faire découvrir la flore locale aux usagers des jardins et aux visiteurs. Et le plus simple est de conserver les plantes déjà présentes, plutôt que d’essayer de les réintégrer plus tard.
Le design de permaculture, c’est-à-dire d’aménagement du site, n’est pas encore fait et il prendra compte de ce qui est déjà présent. La permaculture est une méthodologie de design qui permet la conception de systèmes durables et efficaces, en s’appuyant sur des éthiques universelles, des principes universels et les caractéristiques propres au contexte (donnant des stratégies, techniques et outils adaptés à la situation). Ici le contexte, c’est les caractéristiques du terrain et de ses habitants (animaux, végétaux). La permaculture est née dans les années 1970 avec la rencontre de Bill Mollison, biologiste et enseignant australien, et David Holmgren, un de ses étudiants. La permaculture peut être appliquée à de nombreuses échelles (du balcon à la planète) et à de nombreux secteurs (agriculture, construction, vie personnelle, etc).
Nous avons vu qu’il y avait des asperges sauvages, des amandiers, un magnifique rosier sauvage / églantier dont les fruits « les cynorrhodons » sont comestibles. Le terrain regorge de plantes comestibles déjà en place. Cette nourriture gratuite rentre tout à fait dans l’esprit des « incroyables comestibles ». Les « incroyables comestibles » est un mouvement mondial lancé en 2008 qui a pour objectif de créer une abondance gratuite de nourriture à partager pour tous, dans une démarche d’autonomie alimentaire locale, saine, durable, engagée et inclusive.
Nous avons vu que de nombreux plants de légumineuses sauvages poussent. Les légumineuses ont cette particularité de fixer l’azote au niveau de leurs racines, via des petites boules de quelques millimètres, appelées « nodules ». Ces nodules sont une symbiose entre les racines et des micro-organismes fixateurs de l’azote de l’air. C’est donc en les laissant vivre que le sol s’enrichit petit à petit. Nous pouvons tout à fait planter des légumes à côté et profiter des bienfaits de ces plantes gratuitement ! En plus, elles sont décoratives, amènent des butineurs grâce à leurs fleurs, couvrent le sol, etc. Nous pourrons déplacer ces plants pour aménager des endroits dépourvus de légumineuses et ainsi amender durablement et continuellement le sol.
Il y a potentiellement des plants de thym et de romarin sur le terrain ou d’autres plantes comestibles pas encore identifiées. Il y a probablement de nombreuses plantes attirant des prédateurs d’insectes ravageurs. C’est grâce à l’équilibre des populations (prédateurs/proies) en préservant leur habitat que les dégâts sur les cultures sont moindres, car la régulation naturelle est présente. Et comme nous ne pouvons pas utiliser de produits phytosanitaires, aussi « bio » soient-ils, nous avons besoin de préserver la biodiversité et l’habitat des populations.
Il serait donc judicieux, avant de procéder au débroussaillement, d’identifier les plantes présentes sur le site et leur rôle dans l’écosystème. Ce sera un repérage très intéressant qui nous permettra de découvrir les ressources de notre environnement.
Plutôt que de démarrer d’un terrain vierge, nous avons la chance d’avoir de la végétation déjà présente et un écosystème déjà en place. Ne passons pas à côté de cette chance !
L’abattage des arbres/buissons :
– Nous avons vu qu’il y avait finalement peu d’arbres à abattre, voire pas du tout. En effet, cela va dépendre de comment nous comptons aménager le site ! Il serait judicieux d’imaginer l’aménagement avant de couper des arbres.
– Les arbres donnent de l’ombre en plein cagnard, c’est fort appréciable !
– Les arbres sont des refuges pour les animaux, pour les prédateurs d’insectes, etc. Ce sont des abris pour la biodiversité.
– Les grands arbres, les petits arbres et les buissons font office de brise vent, ce qui est un atout par ici avec le mistral qui dessèche les cultures. Il n’y a pas que le paillage qui limite l’évaporation et préserve la ressource en eau.
– Les arbres enrichissent le sol via leurs racines et via leurs feuilles qu’ils perdent.
– La problématique des pins acidifiant le sol n’en est pas vraiment une. Elle est à prendre en considération, mais n’est pas un problème en soi. Il n’y a pas de terre idéale. Nous devons nous adapter à notre environnement. Dans nos pinèdes, la végétation pousse à foison. Elle est adaptée au sol.
Il existe même un monsieur, Philip Forrer, qui cultive ses légumes sous paillis d’aiguilles de pins depuis 25 ans. Il utilise les ressources qu’il a à disposition. Il est dans l’Aude avec un climat montagnard d’Atlantique. Son expérience est très inspirante. Il ne travaille pas le sol, il n’arrose qu’au repiquage, il n’utilise pas d’engrais (seulement compostage directement sur le sol).
https://www.youtube.com/watch?v=xqJjSJ9bdpM
Les fraisiers et les framboisiers apprécient les sols légèrement acides par exemple. Cependant, pour les quelques pins qu’il y a sur le terrain, nous pouvons tout à fait réserver ces espaces pour autre chose que de la culture. Cela pourrait être des espaces de convivialité ou de zones naturelles qui peuvent présenter de la nourriture locale gratuite/des fleurs/etc.
Le premier pin en plein milieu :
– C’est un bel arbre pas trop haut et bien proportionné, car il a poussé sans concurrence.
– Il donnera un peu d’ombre pour ceux qui auront les parcelles de ce côté-là.
– Nous pourrons y installer par exemple un coin jeux pour les enfants et des chaises pour créer un endroit convivial à l’entrée du jardin. Nous pourrons aussi y installer un composteur, car il faut qu’il soit à l’ombre. Ceux qui auront une parcelle de ce côté-là seront contents d’avoir des équipements à proximité.
L’amandier à l’est de la parcelle :
– Un rafraichissement lui fera le plus grand bien en enlevant les branches mortes. C’est qqch que nous pouvons tout à fait faire nous-même.
Les pins colonisés par les chenilles processionnaires :
Il existe de nombreux prédateurs pour ces chenilles. Il a notamment été démontré que la mise en place de nombreux nichoirs à mésanges permet de maîtriser leur population.
On sait ce qu’il nous reste à faire !
MISE EN ÉTAT DU TERRAIN POUR LES CULTURES
Je ne sais pas ce qui a été arrêté concernant ce point ou si c’est toujours en discussion.
A l’entrée du terrain, il est évident qu’il faudra évacuer la déchetterie sauvage et le béton. Suivant les finances, la motivation de chacun et la réalité de ce qu’il y a à évacuer (déchets dangereux par exemple), nous pourrions réaliser totalement ou une partie l’évacuation des déchets avec des pioches, des pelles et une remorque (prêt ou location).
Si l’enveloppe allouée est petite, il serait judicieux de lister les dépenses que nous comptons/aimerions faire (étude sanitaire du sol par exemple) et voir ce que nous pourrions faire nous-même (nettoyage d’une partie ou de la totalité de la déchetterie sauvage, le béton, débroussaillement).
Concernant l’ameublissement du sol, il y a deux techniques écologiques préconisées : l’utilisation de paillages biodégradables (cartons ondulés sans encre, paille, BRF, broyat, tonte de gazon, etc) et la grelinette.
Ce que l’on entend par écologique ici est le respect de l’écosystème du sol.
Le sol est un écosystème à part entière. Il est peuplé d’animaux de diverses tailles et de micro-organismes. Certains ont besoin d’air (aérobie) et d’autres absolument pas (anaérobie). Quand on observe un échantillon de sol de forêt, on constate qu’il est structuré, organisé.
Les vers de terre et autres petits animaux creusent des galeries qui permettent d’aérer le sol et l’infiltration de l’eau. Les racines utilisent aussi ces galeries pour se propager. D’ailleurs, lors de nos précipitations diluviennes, l’eau s’infiltre parfaitement dans les sols forestiers, mais coule en torrent sur les chemins.
Au-delà de la structure du sol, il y a de la vie dans le sol. Outre les animaux macroscopiques (que l’on peut voir à l’œil nu), il y a des milliards de micro-organismes qui y vivent et permettent aux plantes de se nourrir. Les plantes ne se nourrissent pas directement dans la terre. Ce sont des micro-organismes qui rendent biodisponibles les nutriments du sol pour les plantes. Ces micro-organismes se développent notamment au niveau des racines des plantes. D’où l’importance d’avoir toujours un sol recouvert de plantes.
Une partie de ces micro-organismes ne supportent pas d’être en contact avec l’air. Retourner le sol, c’est introduire de l’air partout et c’est tuer ces micro-organismes si précieux pour la culture des plantes.
Pour ameublir le sol sans perturber la vie qui s’y trouve, nous pourrions couvrir le sol avec des cartons ondulés sans encre. Ceux-ci permettraient aux vers de terre de remonter à la surface pour ameublir naturellement le sol à la surface. Les vers de terre travaillent gratuitement pour nous, profitons-en !
Pour accélérer l’ameublissement, nous pouvons par endroit utiliser une grelinette (sorte de bêche à au moins 4 dents). L’investissement et l’utilisation de grelinettes pour préparer le sol sans le retourner serait vraiment astucieux et écologique. On ne perturberait pas trop l’écosystème du sol qui est en place.
Avec un motoculteur ou tout autre outil qui retourne le sol et qui détruit l’écosystème du sol, tout le travail des vers de terre et des animaux qui font de galeries dans le sol est réduit à néant. Le sol est complètement déstructuré et n’est plus optimisé pour gérer l’infiltration des précipitations diluviennes que nous avons par ici et pour limiter l’impact du mistral qui érode le sol.
Le motoculteur tue aussi beaucoup d’animaux vivant dans le sol (la légende déculpabilisante qui veut qu’un ver de terre coupé en deux devient deux individus distincts, est fausse. Il meurt tout simplement.)
Utiliser ces outils c’est détruire toute l’organisation du sol qui est déjà en place et qui permet à l’écosystème du sol de fonctionner.
C’est se rendre esclave de ces outils et rentrer dans le cycle infernal du labour où l’homme doit faire le travail des animaux qui organisent, aèrent, nourrissent, structurent le sol naturellement et gratuitement (pas de dépense en énergie inutile, un des principes de base de la permaculture).
Bravo à ceux qui ont réussi à lire jusqu’à la fin,! C’était difficile de résumer tout cela en quelques lignes, alors que l’on pourrait en écrire des livres entiers. Il y a encore de nombreux points non abordés que l’on aura l’occasion d’aborder plus tard. J’espère avoir réussi à rendre ces informations compréhensibles par tous.
En bref, dans l’idéal, il vaut mieux ne pas toucher à la structure du sol pour respecter et profiter pleinement de tout cet écosystème qui travaille déjà gratuitement « pour nous ». Et si l’on souhaite néanmoins accélérer l’ameublissement du sol, l’utilisation de la grelinette est un moindre mal, comparé aux autres outils habituellement utilisés pour ameublir le sol.
Ingrid
